Marcellin Gilbert Desboutin

 

Marcellin Gilbert DESBOUTIN (Cerilly, 1823 – Nice, 1902)

Les Amateurs de gravure, 1876
Huile sur toile
38 x 46 m
Monogrammée et datée en bas à droite : MD 76

Après avoir suivi les cours de Couture et d’Etex à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, Marcellin Desboutin s’installe près de vingt ans en Italie dans les environs de Florence, où il vit du commerce de tableaux anciens et de l’écriture de pièces de théâtre jouées confidentiellement. Suite à de mauvaises spéculations, il rentre ruiné à Paris en 1874 et, à sa vie de château sous le soleil toscan, succède la misère absolue dans un sordide atelier de la rue des Dames. Il décide alors d’arrêter l’écriture pour se consacrer exclusivement à la peinture et à la gravure, encouragé en cela par Degas et De Nittis. Sa réputation en tant que graveur à la pointe-sèche s’affirme rapidement et le Tout-Paris intellectuel et artistique se fait portraiturer par ses soins.

Si son ami le plus cher est Puvis de Chavannes, son véritable mentor en tant que peintre est Manet. Les deux hommes s’apprécient beaucoup, s’admirent même mutuellement. En 1874, suite à une critique où on le condamne d’être influencé par ce dernier, Desboutin écrit « (…) Manet ou l’école qu’il représente est en possession des vrais principes d’art et de peinture dont je me suis aperçu que je manquais (…) J’ai besoin d’une année peut-être pour me compléter dans ce sens (…).»[1]. Manet, quant à lui, choisit en 1875 Desboutin pour incarner le sujet de son tableau L’Artiste[2] destiné au Salon de l’année suivante. Il dira à ce sujet «  Je n’ai pas eu la prétention d’avoir résumé une époque, mais d’avoir peint le type le plus extraordinaire d’un quartier. J’ai peint Desboutin avec autant de passion que Baudelaire. »[3]. A cette même époque, Desboutin et Degas se fréquentent beaucoup également et se rejoignent régulièrement au café Guerbois puis au café de la Nouvelle-Athènes. C’est là-même que Degas le peint dans L’Absinthe (1875) aux côtés d’Hélène Andrée.

Dans ces deux cas, L’Artiste de Manet comme L’Absinthe de Degas, Marcellin Desboutin symbolise par sa personne l’esprit subversif, la bohème et la rébellion.

L’année même de notre tableau -1876-, Desboutin participe à la deuxième exposition des impressionnistes à la galerie Durand-Ruel au 11 de la rue Le Peletier. Déçu cependant par sa participation, il ne récidivera pas et refusera les invitations pour les suivantes. En 1880, après quelques années si prometteuses dans le noyau même de la modernité et du mouvement impressionniste, il est contraint de quitter Paris et de rejoindre Nice afin de guérir son fils atteint d’une bronchite aiguë. Suite à une vente à Drouot et surtout aux achats massifs de Durand-Ruel, Marcellin Desboutin quitte la scène artistique et l’avant-garde parisienne. Sa production picturale ne cessera dès lors de perdre en force et en puissance.

Dans notre tableau, Desboutins se plaît à créer de multiples jeux de renvois, un perpétuel va-et-vient pour l’esprit entre la gravure et la peinture. D’un point de vue technique d’abord, on pourrait avancer qu’il peint comme il grave, maniant le pinceau comme la pointe avec une très grande fluidité héritée de Manet. Mais c’est surtout dans la gamme chromatique qu’il manifeste son goût pour la gravure, il aime évoluer dans les gris et les valeurs de lumière, il n’est en rien un coloriste. En abordant l’iconographie, le jeu de correspondances peinture-gravure se complexifie. Au premier abord, le peintre nous donne à voir deux hommes contemplant des gravures. Dans un second temps, il nous suscite de saisir l’évidence même : ils admirent les feuilles de Desboutin lui-même, la scène se situant manifestement dans son propre atelier (le fauteuil apparaît en effet dans nombre des ses gravures et Edmond de Goncourt, lors d’une visite dans son misérable atelier, décrit ce « grand fauteuil vert » comme le seul meuble d’apparat). Une troisième étape nous permet d’émettre une hypothèse : l’homme mûr, Alphonse Cherfils, tient dans ses mains une pointe-sèche en particulier, qui n’est autre que son portrait exécuté par Desboutin sur ce même fauteuil, la même année. Cette scène qui pourrait sembler assez anecdotique donc au premier regard, se révèle au contraire être une œuvre très intime où Desboutin joue avec les codes d’une scène de genre éculée et conventionnelle pour livrer un intense moment de vie privée et de vérité psychologique. Ici, personne ne pose, ne fait semblant, tout est dans le silence et l’émotion contenue. Alphonse Cherfils – l’homme assis au premier plan – est un amateur éclairé, déjà collectionneur des impressionnistes à cette époque. Vivant dans les environs de Pau, il est le vice-président de la Société des Amis des Arts de cette ville de 1875 à 1878. Ami de Degas en particulier, il encourage ardemment le Musée des Beaux-Arts de Pau à acquérir en 1878 Un bureau de coton à la Nouvelle Orléans de ce dernier, permettant ainsi à l’artiste de réaliser sa première vente auprès d’un musée. A ses côtés, se tient un homme plus jeune ; il s’agit de Paul Lafond qui sera nommé conservateur des musées de la ville de Pau de 1900 à 1918. Pour l’heure, il est lui-même graveur, passionné d’art et étudie les maîtres anciens espagnols. Il écrit par la suite la première véritable monographie sur Degas.

Notre tableau est à mettre en relation avec une peinture de Degas, Les Amateurs. Paul Lafond et Alphonse Cherfils examinant une peinture qui présente de troublantes similitudes avec notre œuvre : Mêmes personnages représentés, mêmes costumes – hormis les chapeaux -, même cadrage serré assez photographique, même gamme chromatique, même scène d’amateurs contemplant une œuvre que l’on ne voit pas. Une telle parenté entre ces deux œuvres ne peut être le fruit du hasard. On peut penser que Degas connaissait notre tableau pour l’avoir vu chez Desboutin lui-même ou chez ses amis amateurs et s’en serait rappelé lors de l’exécution de son tableau. Notre peinture témoigne ainsi des relations étroites entretenues alors entre Desboutin et Degas, les deux hommes s’étant d’ailleurs maintes fois portraiturés l’un l’autre, et surtout de l’intérêt que le  » maître  » portait à l’égard du  » petit maître « . Force est de constater qu’à cette époque, Desboutin peint parfois avec le brio des plus grands artistes de son temps et rivalise même avec eux

 

[1] M.H Clément-Janin, La Curieuse vie de Marcellin Desboutin. Peintre graveur poète., Paris, H. Floury, 1922.
[2] Edouard Manet, L’Artiste (Marcellin Desboutin), 1875, toile, 193 x 130 cm, Museu de Arte de São Paulo Assis Chateaubriand, São Paulo, Brazil.
[3] Antoine Proust, Edouard Manet, Souvenirs, Paris , H. Laurens, 1913.

 

vendu – sold