Elisabeth-Chaplin

Elisabeth CHAPLIN

(Fontainebleau, 1890 – San Domenico di Fiesole, 1982)

Jeunes filles en jaune, 1921
Huile sur toile
90 x 79 cm
Signée et datée en bas à droite

 

Nièce du peintre français Charles Chaplin, Elisabeth Chaplin s’installe en Italie avec ses parents dès 1900 d’abord dans le Piémont, puis sur la côte. Quand en 1904 sa famille emménage à la Villa Rossi à Florence, Elisabeth visite l’atelier de Francesco Gioli et rencontre Giovanni Fattori. Déjà elle a la vocation de peindre comme en témoigne son premier Autoportrait (1) connu daté de 1903-1904. Sa visite de la Galerie des Offices à Florence est décisive et l’oblige à la copie des grands maîtres pour parfaire son auto-éducation. Son grand Portrait de famille dans un intérieur (2), est présenté en 1910 à la Société des Beaux-Arts de Florence et obtient la médaille d’or. En 1911, l’exposition internationale qui se tient à Rome lui permet de découvrir ses premiers Monet et Renoir, mais aussi Besnard, Denis, Signac, Vuillard et Vallotton. En 1912, elle expose ses travaux à la « Societa Promotrice » de Florence. Elle y rencontre Maurice Denis qui influence durablement son approche de la peinture. Habituée après son retour à Paris à fréquenter ces Ateliers d’Art Sacré, elle participera avec son mentor ainsi qu’avec Besnard et Desvallières à la première exposition internationale d’art sacré à Rome en 1925. Entre 1916 et le début des années 1920, elle s’installe à Rome avant de rentrer à Paris. Dès 1921, elle expose régulièrement au Salon des Artistes Français où elle rencontre un grand succès.

Notre tableau est un témoignage synthétique de l’œuvre d’Elisabeth Chaplin dans son ensemble mais il est aussi un exemple parfait de sa production parisienne des années 1920. En effet, Les Jeunes filles en jaune illustre les thèmes chers à Chaplin : d’abord la jeune fille qui, depuis ses différents autoportraits de son enfance jusque dans ses grands décors (citons parmi d’autres, L’Enlèvement d’Europe (3)), inspire son iconographie, à laquelle elle ajoute parfois comme dans notre toile l’idée de dualité. Ici, les jeunes filles représentent deux faces antinomiques, la première aux cheveux défaits tenant le chat noir, animal énigmatique voire maléfique dans la littérature comme dans la peinture (L’Olympia de Manet en est un emblématique exemple) pourrait incarner le désordre et semble nous interpeller, tandis que la seconde aux yeux bleus lointains, aux cheveux coiffés touchant son bouquet, ici d’anémones, incarne davantage l’innocence. Donnant au tableau une connotation symboliste, cette dualité est renforcée par le reflet de la main et du bouquet sur la table. Si nous pouvons comparer la jeune fille de gauche à Manon (4) datée de la fin de sa période romaine en 1920, nous retrouvons dans le Portrait des filles du pasteur (5) daté du séjour florentin en 1917, cette ambiguïté accentuée par l’opposition entre le rouge et le blanc ainsi que le bouquet de fleurs – des coquelicots. Malgré les réminiscences de Maurice Denis et de son synthétisme, notre composition est bien typique de son style à cette époque: l’arabesque des lignes comme le traitement des visages, les coloris comme les aplats de couleurs ainsi que la manière de cerner les figures sont autant d’éléments que l’on retrouve dans ses compositions. Notons que l’on retrouve les visages des jeunes filles dans le Coin du Paradis (toile, 133 x 144 cm) conservé à Florence dans une collection particulière.

1. toile, 82 x 53 cm, Florence, Galleria d’Arte Moderna

2 . toile, 150 x 200 cm, Florence, Galleria d’Arte Moderna

3. toile 195 x 252 cm, San Domenico di Fiesole, collection particulière

4. toile, 62 x 38 cm, Rome, collection particulière

5. toile, 117 x 116,5 cm, Florence, Galleria d’Arte Moderna


Ces deux jeunes prêtresses symbolistes, vêtues de façon semblable, montrent des caractères opposés que le peintre souligne d’une façon remarquable. Il s’agit d’un portrait, bien sûr, mais comme dans toute la première période parisienne d’ Elisabeth Chaplin, la métaphore triomphe de la réalité. La composition pyramidale savante et à la fois souple, témoigne d’une sorte de chiasme dans le récit: à gauche, accroupie, la petite rousse à la chevelure flamboyante nous défie d’un regard perçant et inquiet. Cette ravissante diablesse exhibe ses « armoiries »: à savoir un chat noir, icône sacrée qui de Baudelaire à Huysmans jusqu’Aurier et Moréas traverse l’imagerie symboliste pour insuffler du mystère, du sortilège, bref de l’ « autre » dans notre quotidien (nous retrouvons deux chats noirs dans  Noces mystiques du Christ et la Madeleine (aujourd’hui dans une collection particulière à Rome), où un thème ésotérique, le Graal, fait son apparition). A côté, debout, la créature-ange, aux belles boucles ciselées: le regard clair et absent, un brin de mélancolie l’apparente aux divinités exquises et asexuées de Botticelli. Le calme éclat de son ambiguïté innocente aurait fait écrire à Louis Gillet d’une « grâce lisse et aiguë dans sa jeunesse de fruit vert » (1). Elle pose avec une adorable ostentation, la main droite sur le plan incliné d’une table, où domine un vase d’anémones (la fleur du regret, d’après le Mythe, poétique transformation de l’amant de Vénus – Anémone justement –  tuée par le jaloux Mars). Son geste est une invitation à mieux regarder. Le reflet de la main et du vase sur le plan poli ne peut qu’être alors un autre symbole: celui du miroir, qui évoque le double, l’envers, le lieu de l’illusion, le piège de la réalité et de la connaissance…

La pureté du dessin, l’arabesque élégante des bras nus, le rythme large de la ligne,  l’aplat du modelé qui charge la palette lumineuse de dévoiler la profondeur de l’image, le « vice » de la synthèse puisé auprès de Puvis de Chavannes et  Maurice Denis (avec qui Elisabeth Chaplin a entretenu une longue relation amicale) : sont ici les points clés du tableau. Voir à titre comparatif Autoritratto in rosa (1921), Daphnis et Chloé (1921) de la collection Alvéar à Buenos Aires, Adam et Eve (1921-23), Déméter et  Perséphone (1922) ) au Musée des Beaux-Arts de Bourges, Primavera ou Flora (1923), Le Réveil de la Terre (1925), Nu couché (1925) au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, dépôts Villeneuve-sur-Lot.

La véritable découverte de cette œuvre majeure d’Elisabeth Chaplin est la grande toile gris bleuâtre inachevée, qui joue en fond, et remplit la scène toute entière en nous cachant, à l’exception d’une petite embrasure oblique en haut où nous devinons le ciel et des arbres, le paysage au-delà. Un changement a lieu : le tableau dans le tableau nous prévient d’un jeu subtil d’allusions que l’arti ste dissimule, en doublant l’espace de la fiction picturale. Les fillettes à la peau d’ivoire sont-elles sorties de la toile au fond ou en train d’ y entrer ?

Et enfin : cette étroite ouverture avec laquelle l’artiste exclut l’ordre naturel, le plein air, en enfermant les deux jeunes filles dans l’enceinte de l’atelier, confirme sa foi dans l’art  à l’exclusion de toute autre croyance. Le reste, pour elle, est « terra incognita ».

Giuliano Serafini

critique d’art et auteur de l’ouvrage : Elisabeth Chaplin, Edizioni Polistampa, 1994, Firenze.

(1) L.Gillet, « Le Gaulois », Paris, 15 avril 1922

vendu – sold