Julien DILLY

(Lille, 1848 - après 1923)
Plat du Jour 1894, nature morte Anarchiste

Huile sur toile

61 x 50cm

Signée en bas à droite

Titrée et datée en bas à gauche

Julien Dilly, de son vrai nom Émile Eugène Dilly, est né le 29 août 1848 à Lille. Surtout connu pour son activité de décorateur, il remporta, de même que le peintre Charles Callot, le concours lancé en 1888 par la ville d’Arras afin de désigner les artistes qui seraient en charge de la décoration de la salle des concerts. Cette victoire déboucha sur un contrat passé entre Dilly et le maire d’Arras, qui lui confia l’entretien de ces peintures ainsi que la création de décors de théâtre mobiles comme fixes. C’est vraisemblablement dans cette région que le peintre a passé le reste de sa carrière, et même probablement de sa vie. En 1904, il participa à la décoration des bâtiments de l’Exposition du Nord de la France, et les sources semblent attester d’une activité poursuivie à Arras jusqu’en 1923 au moins.

Cette œuvre profondément politique peut donc paraître étonnante de la part d’un artiste qui a autant travaillé au service de l’État, l’anarchisme comme idéologie rejetant toute forme d’autorité. Il est difficile ici de ne pas évoquer Pierre Kropotkine qui exhortait aux artistes dans ses Paroles d’un révolté (1892) : « Vous, poètes, peintres, sculpteurs, venez donc mettre […] votre pinceau, votre burin, au service de la révolution ». En représentant ici ces armes (des pistolets, des balles, un poing américain et une bombe artisanale) en guise de « plat du jour », Dilly répond avec force mais aussi avec humour à cet appel, tout en affichant ouvertement des opinions politiques – alors devenues dangereuses pour qui les tenait – via la présence du journal anarchiste Le Père pénard.

En effet, la France était alors secouée par une vague d’attentats, dont le point de départ peut être fixé à l‘explosion de la bourse de Paris déclenchée par Charles Gallo en 1886. Renvoyer au monde de la restauration à travers ce titre de Plat du jour et cette composition, c’est également renvoyer à l’explosion qui détonna au restaurant Véry en 1892, à la veille du procès de Ravachol et en représailles de la dénonciation de cette figure de l’anarchie qui avait eu lieu dans cet établissement et qui avait conduit à son arrestation. Émile Pouget, dans le fameux Père pénard représenté ici, y évoqua alors une « Véryfication ».

La date de création de ce tableau est elle aussi loin d’être anodine, puisque c’est en 1894 que se tient le Procès des Trente, qui mit fin à la première vague d’attentats et qui fit perdre en importance au mouvement anarchiste, et ce bien que la plupart des accusés furent acquittés.

Peut aussi être évoquée une certaine récupération artistique des mouvements anarchistes, voire même des attentats qui secouèrent la fin du XIXe siècle français. Ainsi, à propos de la bombe déposée par Vaillant dans la Chambre des Députés, Laurent Thailhade avait affirmé : Qu’importe les victimes si le geste est beau ! » Rémy de Gourmont, quant à lui, associait colère sociale et destruction des codes préétablis de l’art et de la littérature, en définissant en 1892 le symbolisme comme « le mot de liberté et, pour les violents, par le mot anarchie ». Pour certains auteurs et historiens, cet intérêt porté par les artistes à l’idéologie anarchiste peut être assimilé à l’immense popularité du communisme auprès des Surréalistes.

Ce tableau est donc non seulement un objet d’art d’une qualité indéniable, mais aussi un témoignage historique exceptionnel du contexte politique français de la fin du XIXe siècle et de sa réception par les artistes.